Transit "hors norme" : éclairage sur la constipation dans l’autisme
Pourquoi la constipation est fréquente chez nos enfants autistes ?
Comment allez vous ?
Derrière cette question assez banale se cache peut-être l’un des secrets le plus simples de notre santé. Au moyen âge, demander à quelqu’un « Comment allez-vous ? » signifiait littéralement : êtes-vous bien allé à la selle ? Autrement dit, avez-vous bien fait… caca !
Si cela prête aujourd’hui à sourire, le lien entre transit intestinal et bien-être reste fondamental. Un transit régulier est un pilier de la santé — et pourtant, c’est un axe très souvent perturbé chez les enfants avec autisme ou trouble neurodéveloppemental.
Une selle « normale », c’est une selle quotidienne ou quasi quotidienne, bien formée, qui s’évacue facilement, sans douleur ni effort excessif. Le corps fait son travail naturellement, sans que l’on ait à y penser.
Or, chez de nombreux enfants avec autisme — et souvent aussi TDAH — ce fonctionnement est altéré. La constipation est fréquente, bien plus qu’on ne l’imagine, et pourtant encore trop souvent minimisée. Pourtant son impact n’est jamais anodin.
La constipation, un fardeau porté par la famille entière
Vivre avec un enfant autiste demande déjà une énergie considérable. Lorsque la constipation s’ajoute — ce qui est fréquent — la charge devient encore plus lourde. la constipation c’est aussi multiplier les passages aux urgences, des douleurs difficiles à repérer, une amplification de l’anxiété ou des comportements d’auto-agressivité.
C’est aussi des inconforts digestifs chroniques pouvant se traduire par davantage d’irritabilité, de troubles du sommeil, plus de retrait social, d’irritabilité ou de comportements plus intenses. Toute la famille en ressent les effets.
Reconnaître la constipation comme un véritable enjeu de santé — et non comme un simple désagrément — est donc essentiel, d’autant qu’elle répond à des mécanismes souvent spécifiques dans l’autisme et nécessite une prise en charge adaptée.
Mon enfant est -il concerné ?
Comment savoir si mon enfant est constipé ? Souvent, si la question se pose, c’est qu’il existe déjà des signes qui vous interpellent.
La constipation se définit sur plusieurs critères, parmi lesquels :
- La rareté des selles (3 fois par semaine ou moins)
- L’aspect des selles : dures, en petites billes ou très volumineuses, même si l’enfant va à la selle quotidiennement.
- Une sensation d’évacuation incomplète : absence de satisfaction après être allé à la selle, impression qu’« il en reste à l’intérieur ».
- Des douleurs abdominales répétées.
- Une peur d’aller aux toilettes doivent également alerter.
Un outil simple peut aider la famille : l’échelle de Bristol. Affichée dans les toilettes, elle permet d’observer l’aspect des selles sur deux à trois semaines. Les types 3 et 4 correspondent généralement à un transit équilibré ; les types 1 et 2 évoquent une constipation.
Mais de façon générale, retenons une règle simple : un enfant qui ne va pas à la selle tous les jours mérite déjà que l’on s’y intéresse. Sans être forcément pathologique, un transit non quotidien, surtout s’il s’accompagne de douleurs, de retenue ou de changements de comportement, doit attirer notre attention.
Pourquoi la constipation est-elle si fréquente dans l’autisme ?
Dans l’autisme, la constipation est rarement liée à une seule cause. Elle résulte souvent de plusieurs facteurs qui s’additionnent, ce qui la rend plus complexe que chez les enfants neurotypiques.
Cause liées au comportement et au mode de vie
Il existe d’abord des causes liées au comportement et au mode de vie de l’enfant :
- Une sélectivité alimentaire importante - L’alimentation est souvent peu variée et pauvre en fibres. Les selles deviennent alors plus dures et le transit ralentit.
- Une hydratation souvent insuffisante - Les particularités sensorielles ou une faible perception de la soif font que beaucoup d’enfants boivent trop peu. Savez-vous qu’un enfant devrait consommer environ 30 ml d’eau par kilo et par jour, soit environ 1 litre pour un enfant de 30 kg, et davantage en cas de chaleur ou d’activité physique ?
- Une activité physique réduite - La sédentarité et le manque de mouvements spontanés ralentissent le péristaltisme intestinal. Savez-vous que votre enfant devrait bénéficier d’environ deux heures d’activité extérieure par jour, dont 30 à 45 minutes d’activité soutenue après 6 ans ?
- Certains médicaments - Plusieurs traitements prescrits dans le cadre de l’autisme, notamment certains psychotropes, antiépileptiques ou traitements sédatifs, peuvent ralentir directement le transit intestinal.
Causes neurobiologiques et métaboliques
Au-delà des habitudes de vie, certains mécanismes internes propres à l’autisme peuvent influencer le transit intestinal.
- Un terrain génétique particulier - Les gènes impliqués dans l’autisme ou le TDAH s’expriment bien sûr dans le cerveau et participent à leur construction neurodéveloppementale atypique. Mais ils s’expriment aussi dans l’intestin et et peuvent influencer la coordination des contractions nécessaires à la digestion et à l'évacuation.
- Un microbiote intestinal déséquilibré - Certaines bactéries protectrices peuvent être moins présentes. Or, elles produisent des substances qui aident l’intestin à rester en bonne santé et à bien se contracter.
- Une régulation perturbée des neurotransmetteurs* - Une grande partie des neurotransmetteurs est produite par les neurones intestinaux et régulent les contractions musculaires. Lorsqu’ils sont perturbés, cela peut ralentir le transit et modifier la motricité intestinale.
- Une paroi intestinale plus fragile et inflammée - Une barrière intestinale fragilisée, trop perméable, peut favoriser une inflammation locale, qui perturbe à son tour la motricité et la sensibilité digestive.
- Un fonctionnement énergétique cellulaire moins efficace - Si les cellules intestinales produisent moins d’énergie, elles fonctionnent moins efficacement et les contractions perdent en puissance.
Ces facteurs, associés aux éléments alimentaires et comportementaux, expliquent pourquoi la constipation dans l’autisme peut être plus fréquente et plus complexe.
Passez à l'action !
Si vous pensez que votre enfant ou votre adolescent est constipé, la première démarche consiste à l'observer de façon méthodique pendant 2 à 3 semaines.
- Tenez un carnet de suivi en notant : le nombre de selles par semaine, leur aspect selon l’échelle de Bristol, la présence de selles très volumineuses, d’éventuelles fuites (encoprésie), une alternance constipation–diarrhée, les douleurs abdominales (une échelle visuelle de la douleur peut aider), les comportements de rétention…. Notez également la quantité d’eau (compter les bouillons, les jus, les tisanes, etc…) bue chaque jour, la composition des repas sans oublier les éventuelles sélectivités alimentaires.
- Rendez-vous chez le médecin généraliste, ou votre gastroentérologue : Après cette période d’observation, prenez rendez-vous avec votre médecin généraliste ou un gastroentérologue. Ces éléments permettront une prise en charge globale et adaptée. Le médecin réalisera un examen clinique pour rechercher d’éventuelles masses fécales palpables et pourra, si nécessaire, demander des examens biologiques (bilan thyroïdien, dépistage de la maladie cœliaque, un bilan complet du fer et autres examens selon le contexte). En effet, certaines causes médicales et conditions physiologiques peuvent favoriser la constipation.
En parallèle, plusieurs actions simples peuvent favoriser un meilleur transit.
- Augmentez des fibres par paliers progressifs - Les fibres présentes dans les fruits, les légumes, les légumineuses (lentilles, pois chiches) et les céréales complètes (riz brun, pain complet) augmentent le volume des selles et facilitent leur évacuation. Elles nourrissent aussi les bonnes bactéries intestinales.
Chez un enfant avec autisme, cela peut être difficile. L’objectif n’est pas de forcer, mais d’avancer progressivement.
- Encouragez la découverte des fruits et légumes à travers des jeux alimentaires, en dehors des repas et dans un climat détendu. Vous trouverez de nombreuses ressources sur le site
- Ajoutez des fibres dans les aliments déjà acceptés. Le psyllium blond (les téguments**, pas les graines) est une aide précieuse et peu coûteuse. On le trouve généralement dans les magasins et rayons bio et dans les rayon phytothérapie des pharmacies. Il peut être incorporé discrètement dans une pâte à tarte maison (remplacer une cuillère de farine par une cuillère de psyllium), dans des gâteaux ou brioches maison, dans des gratins ou des préparations salées.
Si la texture gêne, il est possible de mixer le psyllium pour obtenir une poudre plus fine. Il ne doit jamais être pris sec à la cuillère : toujours mélangé à un aliment ou dilué dans un grand verre d’eau. Une cuillère à café pour les petits ou une cuillère à soupe par jour pour les grands peuvent déjà améliorer significativement le transit.
- Faites des échanges simples : Remplacez les jus de fruits par des fruits entiers prédécoupés. Troquez des biscuits industriels contre des biscuits maison à la farine complète. Remplacez les desserts industriels par une crème de pruneaux maison (voir recette dans la partie recette du blog) ou une salade d’orange à la cannelle.
- Proposez des aliments fermentés quotidiennement - Les aliments fermentés peuvent être un soutien précieux pour le transit. Ils contiennent des micro-organismes vivants qui aident à enrichir et équilibrer le microbiote intestinal. Un microbiote plus diversifié favorise une meilleure motricité intestinale et un environnement digestif plus stable.
L’idée n’est pas d’en donner en grande quantité, mais d’en proposer quotidiennement, en petites doses. Vous pouvez par exemple introduire :
- un yaourt nature (maison - voir la recette sur l’article microbiote) ou un kéfir de lait ou lait fermenté ou labneh (si les produits laitiers sont tolérés),
- un peu de choucroute crue ou de légumes lactofermentés ( ou simplement une cuillère ou deux de leur jus mélangé à un repas- sans cuisson) , bien rincés si le goût est trop fort. Le Kimchi, fait maison ou acheté en bio est également un condiment de légumes lactofermentés qui relève bien le plats. Il peut se manger aussi seul en accompagnement de riz.
- un petit verre de kéfir de fruits facilement réalisable à la maison ou au rayon yaourts
- du miso blanc ou rouge ( pâte fermentée de soja japonaise, très aromatique) intégré dans une soupe tiède (non bouillante pour préserver les ferments).
- des pickles maison pour les enfants qui aiment les gouts stimulants : cornichons, radis, carottes, betteraves, oignons… fermentés.
- une cuillère de vinaigre de cidre rajouté à la sauce ou au plat ( ne pas cuire !), ou même dans un verre d’eau.
- Mettez de la couleur dans l’assiette - Si la sensibilité sensorielle de votre enfant le permet, essayez d’introduire au moins trois couleurs différentes par repas. Les couleurs des végétaux sont le reflet de nutriments précieux pour le microbiote. Fruits et légumes variés et colorés. Plus il y a de couleurs, plus il y a d’antioxydants et de polyphénols, qui nourrissent les bonnes bactéries intestinales. Baies et fruits rouges. Riches en fibres et en antioxydants, ils soutiennent la diversité microbienne et protègent les cellules intestinales. Herbes aromatiques et épices. Basilic, persil, coriandre, thym, romarin, menthe, mais aussi curcuma, gingembre, paprika, curry ou cannelle apportent des composés protecteurs et anti-inflammatoires. le curcuma, en épice sera particulièrement bénéfique au microbiote. N’hésitez pas à en colorer vos plats régulièrement.Aliments riches en polyphénols. Thé vert, chocolat noir riche en cacao (70% et plus) et huile d’olive contribuent à maintenir un microbiote équilibré.
N’oubliez pas qu’une alimentation riche en fibres et en couleurs ne sera pleinement efficace qu’avec une hydratation suffisante (voir notre article dédié) et une activité physique quotidienne adaptée — marche ritualisée, trampoline, petits parcours moteurs ou danse sur une musique appréciée — pour stimuler naturellement le transit.
Les compléments alimentaires : un soutien possible
Lorsque les modifications alimentaires sont difficiles à mettre en place — en raison de la sélectivité — ou qu’elles ne suffisent pas, les compléments alimentaires peuvent constituer une aide intéressante. L’idéal reste d’être accompagné par un professionnel, mais face à la difficulté d’accès à certains spécialistes, voici quelques pistes généralement bien tolérées.
- Les citrates de magnésium ou le sel de nigari peuvent avoir une action osmotique rapide, en attirant l’eau dans l’intestin pour faciliter l’évacuation.
- La vitamine C sous forme d’ascorbate de magnésium en poudre peut également soutenir efficacement le transit. Elle a un effet légèrement osmotique tout en étant moins acidifiante que l’acide ascorbique classique.
- Les fibres solubles, comme la gomme de guar hydrolysée ou la fibre d’acacia, sont souvent mieux tolérées que les fibres irritantes et peuvent aider à réguler le transit en douceur.
- Certains prébiotiques spécifiques comme le 2’-Fucosyllactose (2’-FL), parfois associé à la thréonine, ou encore le colostrum, peuvent soutenir la barrière intestinale et l’équilibre du microbiote.
- Des enzymes digestives adaptées aux enfants (protéases, lactase, lipase, bromélaïne) peuvent être utiles, car certains enfants TSA présentent des déficits enzymatiques, d’autant plus s’ils mâchent peu les aliments.
- Les probiotiques ciblés peuvent également aider, mais ils doivent être choisis avec soin : ils ne sont pas efficaces pour tous les enfants et leur action dépend beaucoup du profil individuel. Tournez-vous vers des préparations pharmaceutiques.
Dans tous les cas, l’accompagnement par un professionnel formé en micronutrition — reste préférable, car la tolérance et l’efficacité varient d’un enfant à l’autre. Bien utilisés, ces compléments peuvent représenter un soutien non négligeable dans la prise en charge globale de la constipation.
En conclusion
La constipation dans l’autisme n’est ni rare, ni anodine.
Elle résulte souvent d’une combinaison de facteurs : sélectivité alimentaire, hydratation insuffisante, sédentarité, traitements médicamenteux, mais aussi particularités du microbiote, de la motricité intestinale et de la régulation nerveuse, propre aux troubles neurodéveloppementaux.
Un transit perturbé peut avoir des répercussions bien au-delà du ventre : douleurs mal identifiées, irritabilité, troubles du sommeil, repli social. Derrière certains comportements difficiles peut parfois se cacher un inconfort digestif chronique.
Prendre soin du transit d’un enfant autiste, c’est s’intéresser à un levier majeur de son confort quotidien et de sa santé, mais aussi de son développement ! Souhaitons que ces approches se démocratisent rapidement.
Vous trouverez d’autres idées et recettes sur le groupe facebook @meexmiam ou sur le site internet : www.cognitiv.care
Glossaire
*Neurotransmetteur :
Molécule chimique produite et libérée par un neurone et permettant la transmission de message en se fixant sur d'autres cellules.
Exemples : Sérotonine: Neurotransmetteur inhibiteur qui agit sur l'humeur, le sommeil, l'appétit et la digestion. Aide à se sentir calme et heureux.
Norépinéphrine: Augmente la vigilance et l'attention. Aide l'organisme à répondre au stress.
** Tégument : aussi connu sous le nom d’enveloppe de la graine, est la couche externe qui entoure la graine d’une plante.
